Féministe

Avec l’antiracisme j’ai compris combien il y a de la valeur au dela d’une simple expression de notre volonté. Je pense qu’une des erreurs les plus graves de ma vie a été d’aborder mes liens dans l’optique de l’action: Consciemment j’exprimais des choses sans comprendre qu’inconsciemment je les réfutais. Ayant grandi dans une société profondément machiste il était impossible pour moi d’être féministe.

Ce qui me dégoûte le plus est que, sans le vouloir, l’expression du féminisme devient automatiquement une mensonge, presque une manipulation. On parle féminisme mais si on est incapables de le vivre ce ne sont que d’apparences. Juste dire “je suis féministe” est mauvais, juste dire “je ne suis pas raciste” est mauvais. Mais dans les deux cas il faut être capables de se voir comme quelqu’un qui a mal agi pour pouvoir bien agir. Tout est question de bien agir. “N’est pas être raciste” n’est qu’inaction, être antiraciste c’est une occupation. Il faut sortir des concepts et rentrer dans l’univers du réel.

Trop longtemps j’ai voulu croire que j’étais féministe, comme si cela se trouvait dans l’essence même de mon être. Après tout je suis très sensible à l’égalité homme-femme, je suis non-binaire et j’admire énormément les femmes sans calcul. Mais on n’est féministe que quand on agit féministe. Du coup il faut contrer toutes les passivités, les inconsciences et les carences d’une éducation dans le privilège mâle, dans une pratique précaire de la sociabilité et la sensibilité. Je veux entamer ce chemin car il est le seul chemin qui est juste. Mais je n’arriverai pas à devenir féministe. Je ne suis pas quelqu’un de bien. Il faut que je pense aux choses qu’il faire parce qu’il faut les faire et non pas pour essayer de devenir quelqu’un.

En voulant affirmer ma personne avec un certain style vestimentaire, on me fait des remarques homophobes et on me fait du slut shaming. Je tient à mon identité, elle m’a couté plusieurs années de souffrance et quand je reçois ces remarques j’ai comme un début de révolte qui me pousse à vouloir m’affirmer. L’idée de dire que je ne couche avec personne et que je ne suis pas vraiment homosexuel me vient à l’esprit. Mais si je réponds avec une phrase de ce genre, cela implique qu’il y a quelque-chose de mauvais à être homosexuel ou à avoir beaucoup de relations sexuelles, ce qui est faut. Vouloir protéger jalousement notre identité n’est pas le bon réflex car je ne suis que les actions que je pratique. Si je réplique à quelqu’un d’une manière homophobe je deviens homophobe. Il faut prendre sur nous les fautes de notre société. S’interroger, s’engager, se mettre en danger ce n’est que le minimum pour apprendre à devenir un être humain.

Bouteilles

Depuis des années je me vois comme quelqu’un qui aime bien boire. Je suis aussi quelqu’un qui a l’habitude de se priver des choses et j’ai arrêté l’alcool des nombreuses fois. Ça n’a jamais été trop difficile même si par moments l’envie de boire me grattait. Avec cette possibilité d’arrêter l’alcool toujours disponible je me suis dit que j’avais un bon équilibre pour boire sans me mettre en risque. Trop boire a été problématique une fois ou deux, mais j’avais réussi à corriger le tir et à ne jamais retomber dans ce piège par la suite.

J’ai continué à boire ces derniers mois un peu par inertie. Ces dernières années j’ai arrêté l’alcool sporadiquement pendant que je n’étais pas bien, quand je me sentais très seul et fatigué, quand je ne m’aimais pas. Je me disais que c’était une combinaison perdante mais quand les choses ont commencé à aller un peu mieux, je m’achetais une bouteille du vin comme pour démontrer que tout alliait bien. Je défini ma consommation d’alcool par le contrôle que j’ai sur elle. Mais je ne trouvais plus ce que je cherchais. L’expérience de boire m’est devenu mélancolique et souvent je me sentais vide après quelques verres.

J’ai commencé à boire quand je suis venu en France et c’était une sorte de libération. À cette époque je venais de surmonter la difficulté d’arriver dans un nouveau pays, je m’étais fait un bon groupe d’amis et j’avais décidé d’ignorer combien j’étais fragile. Le moment dur était passé et je pouvais me réjouir. J’associe l’alcool à cette expérience d’être un jeune adulte plein de vie qui sortait de l’enfer. Mais avec les années je n’arrivais plus à trouver les sensations d’enthousiasme que la boisson m’inspirait. C’était comme être dans une relation qui ne marche plus en train de chercher les bonnes chose qu’on a vécu auparavant. Ça me fait penser à la chanson Prémonition, c’était ma relation toxique qui revenait.

Si j’y réfléchi avec la pornographie était une recherche semblable au début. Adolescent la pornographie c’était ma seule sensualité, ma fièvre et une pratique de l’amour envers moi-même qui me faisait sentir bien. Pendant longtemps j’ai voulu retrouver ce confort émotionnel qui s’est perdu peu à peu conforme j’apprenais que la sexualité était une toute autre chose que la pornographie. Je cherchais les anciennes sensations pour me rassurer mais elles ne me correspondaient plus. C’était une envie nostalgique et avec l’alcool c’est ça aussi. Mais je sais bien que je n’aurais plus les sensations que j’ai vécu et je sais ce que je désire maintenant.

Je vais laisser maintenant que l’alcool fasse partie de mon histoire. Il vaut mieux s’accrocher aux choses qui sont bonnes pour nous maintenant et pas celles à qui l’étaient avant. Le reste on peut l’honorer correctement dans une sorte de tombe symbolique. C’est ça aussi la paix

La robe blanche

Pendant ma jeunesse j’ai pratiqué une chasteté assez tranquille. À cette époque l’idée de l’amour m’était très lointaine et je ne pouvais pas la placer à centre de ma vie. Un idéalisme sur l’affection se substituait à la fraîcheur de mes sentiments: je voyais le rapport de couple comme un terrain propice à la poursuite de la perfection. Je songeais à trouver la bonne personne, me marier avec elle comme dans un compte de fées et aimer jusqu’à la mort… Parce que c’était la chose à faire.

Je me sentais concerné par le symbole de la robe blanche. J’avais écouté des discussions un peu outragés de mes tantes et mes cousines à ce sujet: une femme qui se mariait en robe blanche sans être vierge s’attaquait à une règle secrète, comme trahissant un pacte avec toutes les autres femmes (on comprend bien: mexicaines et catholiques). Assez sensible aux symboles depuis ma jeunesse je prêtais un certain crédit à cette considération métaphysique. Même si je m’en foutais royalement de la pureté des femmes, ou la couleur de leurs vêtements (au fond elles feraient ce qu’elles voudraient!), je gardais pour moi cette envie de donner de l’importance à se marier avec la “bonne personne” en se gardant de “tomber” pour une qui ne me convenait pas. Sans doute je ne croyais qu’à moitié et par intermittence (comme je l’ai dit, je ne me voyais pas comme un amant), mais cela restait une valeur que j’ai entretenue pendants très longtemps. Je me suis imposé cette vision psychiquement. Cela ne concernait pas la femme que je voulais aimer, cela ne concernait que moi.

Quand je réfléchis à cela je reconnais dans mes pensées les signes d’une irrationnalité qui est souvent nourricière de haine. Jamais je n’aurais méprisé quelqu’un pour choisir d’avoir des relations avant le mariage et jamais je n’ai cru qu’une relation sans mariage ne pouvait pas être plus important qu’une qui passait par les papiers. Cependant en acceptant cette importance tacite de la pureté j’avais laissé ouverte la porte à la haine des autres, à la compétition et à la pression sociale qui venait de s’interdire de se reconnaître dans ses propres émotions. La haine marche comme ça: on ne déteste pas son collègue étranger qui fait parti d’un quotidien, on rejette l’étranger abstrait, la masse sans nom, parce qu’on s’est permis d’être irrationnels et de juger des modes de vie sans les connaître. Je regrette d’avoir voulu vivre comme ça, dans la distance impersonnelle, dans l’idée.

Au fond si j’ai voulu rester vierge jusqu’au mariage c’est parce que je croyais qu’il fallait trouver la bonne personne pour aimer. Depuis très jeune j’ai été hanté par cela: il y avait quelqu’un pour moi, ailleurs. J’ai dépensé des heures absurdes à chercher cette personne sur internet sans avoir la moindre idée de ce qu’il me fallait. La convention de la jeunesse chaste n’était qu’une manière plus socialement acceptable d’espérer cette rencontre imaginaire. Les choses ne se sont pas passés comme j’aurais pu les imaginer (et c’est peut-être mieux comme ça).

Maintenant que je suis queer l’idée de m’habiller dans une robe blanche me touche autrement. J’aurais voulu quelqu’un qui m’accepte, qui m’aime, vêtue comme ça. Avant je ne m’aimais pas assez pour oser imaginer d’en porter une

Sans titre

Je pense que je suis arrivé à la fin d’un chemin un peu étrange dans ma vie. Pendant ma jeunesse je me suis posé beaucoup de questions par rapport à mes sentiments et à ma sexualité mais je n’ai pas vraiment cherché des réponses. J’ai peur des hommes. Ça m’a toujours effrayé combien d’entre eux pouvaient mentir, blesser quelqu’un physiquement et trahir leur principes pour chercher du sexe. Je n’ai jamais vraiment compris leur quête même étant quelqu’un de fasciné par la sensualité. Quand j’ai envisagé de m’approcher de quelqu’un par attraction physique j’ai toujours mal vécu cela et je n’ai fait que du mal par ces occasions.

Le sexe que je voulais il m’a fallu le chercher. Explorer mon corps, mes insécurités, comprendre les automatismes que j’avais pris par rapport à l’organisation sexuelle de la société et mon rapport à la tendresse que j’avais longtemps rejeté. Ça m’a aidé à former mon identité et précisément à ne pas chercher des solutions faciles ailleurs. Maintenant je désire et j’aime mon corps: ce n’est plus simplement une consolation mais aussi une connivence. J’avais besoin de cette paix par rapport à mon désir sexuel pour assumer ce qui est devenu inévitable et quotidien: l’absence des rapports physiques partagés. Cette solitude est une entreprise durable et c’est mon choix.

Parfois je me demande comment ma grand-mère est arrivée à cette même condition de solitude. Comment se fait-il qu’elle a décidé de rester sans amour de couple pour les restant de ses jours? Sans doutes ses raisons sont très différentes aux miennes mais je trouve presque poétique que nos vies partagent cet impasse. Elle était une femme très courageuse et je l’admire profondément. Je voudrais juste qu’elle sache que je veux aussi dépasser la détestation des hommes qu’elle m’a appris. Mon intention c’est de croire qu’il y a des hommes très bons pour pouvoir leur confier les changements dans l’amour qui sont si nécessaires dans notre époque. Je veux pouvoir leur confier ce qui a du meilleur dans ce monde.

Cette dernière semaine j’ai commencé à reprendre l’exercice, l’envie gratuite de me trouver beau c’est la même que celle qui me pousse à mettre du maquillage. Au delà de la séduction et des regards des autres je crois que je mérite de me prendre en compte, de me valoriser. À moi de prendre soin de mon corps et de mon cœur.

Karla Flemming

Il y a quelques années je parlais de cette impression qui pesait sur moi après avoir investi mon temps dans beaucoup de projets qui ne me ressemblaient pas. Cette recherche un peu furtive, assez peu engagé de ma part, m’a permis de me cacher et de vivre en sécurité une existence qui était presque volontairement médiocre. Quand je suis arrivé en Argentine pas je me croyais guéri d’un mal insidieux, d’une envie autodestructive que je n’arrivais pas à placer. En rétrospective je me vois toujours aussi en danger, heureux de vivre un moment instable qui pouvait asséner le coup final à mes angoisses de vivre.

J’en ai écris un roman.

Quand je suis rentré en France je me suis dit que ce roman n’avait pas d’intérêt littéraire et, suivant la tradition qui s’attache aux hommes de lettres vaniteux, j’ai décidé de faire comme s’il n’avait jamais été écrit. Son titre en espagnol était “Curioso destino” et j’ai cru que le destin de ce roman était l’oubli. J’ai tenu encore quelques années avec la casquette de narrateur et j’ai rédigé un deuxième “roman” beaucoup plus ambitieux, stylé et philosophique, qui reste incomplet encore aujourd’hui et qui ne me satisfait point. Je me suis dit que Curioso Destino avait été un effort assez médiocre, une espèce d’autobiographie/pastiche plutôt bancale et riche en anecdotes mélodramatiques, et que mon deuxième coup d’essai aurait le mérite de mieux représenter mon propre concept de littérature. Pendant des années j’ai réussi à effacer de mon style et de ma mémoire chaque phrase de ce premier petit roman et je me suis trouvé plutôt satisfait de cet oubli. Aujourd’hui je pense qu’il existe pour en faire la relecture.

J’avais écris ce texte avec une seule et unique envie très claire: brouiller l’identité et la volonté de la narratrice, la confondre avec sa mère, avec ses amies et semer de la confusion concernant la véracité de ses anecdotes. Dans un des derniers brouillons de Curioso Destino il se passait quelque-chose de fantasque: la narratrice trouvait un exemplaire de son propre roman entre les affaires de sa mère, mais tout indiquait que ce texte était intérieur à la rédaction du texte autobiographique de la narratrice (le texte qu’on est en train de lire), en plus il contenait certains détails autobiographiques que la narratrice n’avait pas partagé avec sa mère et qui étaient décris avec du détail dans le manuscrit en question. La narratrice s’interroge si ce texte venait de l’avenir ou si elle était en train de vivre sa vie pour bien coller au texte que sa mère avait rédigé depuis des années. La fille n’est pas assez proche de sa mère pour oser lui poser la question et elle ne se décide jamais à éclaircir l’origine de ce texte mystérieux. Elle finira par penser que la trouvaille s’est passée dans un rêve (même après avoir gardé une preuve physique de cette aventure elle va la remettre en question).

Pour reprende encore ce texte: je me rends compte que le texte parle beaucoup de ma non-binarité, qui dévoile, à travers les personnages qui sont majoritairement féminins, un esprit de jeu et de travestissement de ce qui est essentiel dans chaque personnage. Je suis très tenté d’en faire la relecture de ce texte sous une optique de cette non-binarité non avouée, de cette confusion identitaire qui était devenue une lutte contre la prédestination de ma naissance. Ce texte qui se voulait anodin et peu ambitieux est peut-être le plus personnel de tous ce que j’ai écris en espagnol

Dire l’envie

Depuis ma séparation gérer mes fleur en solitaire est un exercice d’attention, de patience et de mesure. La contrainte de vivre dans un appartement plus petit et moins équipé me donne souvent quelques soucis pratiques que je dois régler doucement. Pas assez des jouets sur place, pas assez de livres et des vêtements. Tout cela me donne une impression de vivre dans un espace précaire pour mes enfants, comme une sorte de camping permanent mais fonctionnel. Mais je m’en sort bien avec eux et mes préoccupation restent surtout d’ordre pratique, quand ils sont sur place je leur fait à manger, ils font ses siestes et tout se passe comme sur des roulettes. Dans mon esprit je sais que je dois être capable de décontracter quand je m’occupe d’eux tout seul, que je ne peux pas tout faire et que beaucoup de monde arrive à s’en sortir avec encore plus d’enfants. Mes expectatives par rapport à mon temps avec eux sont saines.

Je ne sais pas depuis combien de temps je rêvais d’avoir des enfants, d’avoir une famille. Venant d’une famille assez nombreuse j’ai toujours trouvé que vivre entouré de gens était une expérience très sympathique. Mais ce désir n’a jamais été impérieux chez moi, je sais que j’aurais pu m’en passer si jamais mon destin était de rester célibataire ou en couple avec quelqu’un qui ne voulais pas avoir d’enfants. Dans cette nonchalance je me sentais assez libre d’exprimer cette envie ouvertement, sans me rendre compte que je parlais depuis une position de privilège. Aujourd’hui je regrette de ne pas avoir compris cela.

Quand j’étais encore dans ma vingtaine il m’était très difficile de comprendre la pression qui pèse sur une jeune femme pour qu’elle forme une famille. Tout le monde accepte la maternité comme une chose évidente et plate, on se met en couple et la famille nous interroge rapidement sur notre envie d’avoir des enfants. Le lien est assez inconscient dans notre tête, quand j’ai commencé à me sentir malheureux dans ma dernière relation je me suis exprimé tout de suite contre l’idée d’avoir d’autres enfants. J’avais souffert pendant les premiers mois de Violette et je ne voulais par revivre cela. Au moment de ma rupture beaucoup des choses dures ont été dites et certaines m’ont beaucoup blessé car elles mettaient en cause l’existence de mes enfants. Je n’arrivais pas avoir que j’avais participé d’une violence contre quelqu’un en ajoutant ma voix à ce discours qui pousse vers la maternité (et ma voix comptait plus que d’autres).

À un moment, en exprimant que je voulais avoir des enfants, j’ai permis à quelqu’un de croire que l’existence continuelle de notre relation faisait partie de cette volonté de fonder une famille. Quelqu’un que, je le savais, ne se voyait pas comme une femme très maternelle. Je la vois encore se battre avec sa situation de mère et je me dis que je lui ai volé quelque-chose sans le vouloir, parce que je ne savais pas que la pression du patriarcat agit quand on reste ignorants. Mes fleurs sont nées dans le consentement et sans manipulation mais dans un monde rempli des inégalités très profondes. J’aimerais qu’elles grandissent dans un monde où les envies des uns peuvent être juste des envies.

Leçon

Les leçons, en tant que genre littéraire, ne sont pas un discours figé et fini. On arrive à comprendre qu’elles ont une direction générale plus ou moins précise mais elle s’improvisent avec chacune de nos interactions. On peut faire l’éloge des livres mais seulement les vivants arrivent à apprendre de leurs expériences. La leçon est définie par le fait qu’elle est incomplète et que c’est à nous de la parcourir et lui apporter notre goute de vérité pour qu’elle puisse être partagée avec chacun. Aujourd’hui j’ai fini par comprendre que depuis des mois j’étais en train de faire un apprentissage sur ma fragilité.

Je réalise maintenant que à chaque fois que j’avais très mal je prenais la fuite par des méthodes toujours sauvages et brutaux. On peut voir là-dedans, si l’on veut, le côté d’abandon qui vient avec mon Venus en Bélier. Du coup, en me trouvant dans une situation qui me faisait ressentir de la tristesse et de l’angoisse mais aussi de la joie et une certaine paix, je rebondissais violemment entre l’envie de m’extraire drastiquement de mes émotions et de continuer à m’engager dans la direction que je savais était celle que je désirais. Mais je n’arrivais pas à voir véritablement que la simple situation d’être fragile, de pouvoir vraiment souffrir, me faisait paniquer au plus haut point. La seule chose que je voulais était de rester dans mes sentiments et à chaque fuite je me rendais compte de plus en plus qu’il y avait un côté irrationnel dans ma manière d’agir.

En grandissant au Mexique j’ai été élevé dans un milieu très reservé et sans un vrai partage des émotions ni des conflits potentiels. Les discussions n’ont jamais été des vraies discussions pour engager nos convictions, mais plutôt de plaisanteries superficielles et des discours de consensus. Je me suis extirpé physiquement de cette situation mais j’ai continué à la reproduire par des méthodes différents: essayant de remplacer mes vrais désirs par des artifices, cherchant à me rabaisser pour me dire que je ne correspond pas à ce que j’aime et aussi d’élargir les distances pour ne pas être affecté par les actions des autres. J’ai déployé toutes ces méthodes pendant des semaines pour arrêter de sentir de la tristesse et de l’insécurité. Mais comme le temps passait j’ai compris qu’il y avait des choses qui sonnaient faux dans mes pensées, surtout je savais profondément que je ne me sentais pas rabaissé par mes émotions, mais qu’elles me rendent plus heureux et plus authentique que jamais auparavant.

Je ne sais pas si j’aurais su confronter ces angoisses si je ne me sentais pas véritablement en sécurité par rapport à mes sentiments. J’ai appris à faire confiance à la bienveillance de quelqu’un et à me regarder comme quelqu’un digne de vivre comme il le veut. Mes rêves sont les miens et ils me correspondent, je vois maintenant qu’il me fallait regarder ceci en face pour apprendre à rester et m’engager dans une voie. Je ne me suis jamais donné l’opportunité d’être fragile, d’accepter la douleur qui vient de s’exposer soi-même sans reserve, en gros: ça m’a pris un peu trop longtemps d’apprendre à aimer à nouveau. Cette année est déjà en train de me transformer en profondeur et j’en avais vraiment besoin.

Se reconnaître

Je voulais qu’un regard aimant me fasse redevenir beau et quand la solitude devenait écrasante je détestais mon visage. Les mauvais jours je me suis fait à l’habitude de fuir mon propre regard dans le miroir et de simplement me trouver moche. Toujours je revenais à ma situation basique: je dois me reconstruire, pour tomber en amour il faut avoir des choses à donner et je suis en miettes. Puis la tentation de me détester partait et je pouvais plus au moins commencer à m’accepter.

C’est pour quoi au moment de prendre un choix que je ne voulais prendre il y a quelques semaines je m’attendais à sombrer dans la tristesse. Juste quelques minutes avant d’écrire mon Ode 14 je me suis regardé dans le miroir espérant le pire. J’avais l’intention de me faire des insultes et me rabaisser mais la méchanceté n’est pas venue. Dans le miroir j’ai vu une chose que j’aimais bien chez moi, je me suis reconnu. Une intuition me disait que la guérison était complète, qu’une peur ancienne et terrible s’était effacée de mon âme. Je me trouvais belle et lumineuse sans encore savoir pour quoi. Puis l’Ode 14 est venue et j’ai réussi à le mettre en mots.

Après l’ivresse de mon propre bonheur une chute est venue soudaine. Je me tordais de douleur sans trop savoir pour quoi, j’ai commencé à revivre les même sensations que j’ai eu suite à ma séparation. Je me suis dit “c’est la fin, je n’arrive plus à vivre” et pour me recentrer sur mes émotions j’ai fait une pause dans mes activités sur internet. C’était un autre fantasme terrible qui venait de ma détestation de moi-même, je devais couper avec les rêves et les émotions que je m’étais permis de développer. Mais pour quoi souffres-tu, me disais-je, si tu t’es promis de commencer à t’aimer en tant que femme, en tant qu’homme? Tu n’as pas compris que l’amour que tu peux donner est aussi celui que tu veux recevoir?

J’ai laissé un peu de temps couler pour penser à mes certitudes. La sensation trouble d’être incapable d’aimer, d’avoir une blessure brulante qui reste en moi ne me quitte pas. À vrai dire elle est encore là, logée dans ma poitrine. Mais maintenant je suis capable de la comprendre et de relativiser mes incapacités. Il n’y a pas d’absolu ni de fatalité en ce qui concerne mes sentiments et leur importance. Même si je n’arrive pas à toucher l’amour à un moment donné cela n’est pas la fin. Être un amoureux n’est pas disposer de son cœur comme on le veut.

Il se peut aussi que je sois simplement déboussolé au point de ne plus savoir reconnaître l’amour

Sans titre

Mon Ode 13 et mon Ode 14 (en cours d’écriture) sont devenues, sans que je ne le cherche, un moment pivot de ma vie personnelle. Leur poésie m’a permis de trouvre des mots en moi pour éclaircir mes doutes et mes besoins. Ici je parle de la poésie presque dans le sens le plus technique: en construisant des images et faisant des inversions de mots j’ai trouvé des nouveaux sens cachés dans mes gestes. Ces deux Odes étaient nées chacune d’une fragilité qui m’est propre et elles sont (je le crois) le début d’une guérison.

Je commence par une anecdote: depuis quelques mois je me répète des phrases dans ma tête pour accepter ma condition de célibataire et d’amoureux. Elles sont plutôt variées même si elles sont surtouts de constats sur comment je me trouve dans la situation où je suis. Ce n’est pas une pratique toujours saine, toujours vouloir répéter des constats est aussi une manière de se mépriser, de réduire la place de notre liberté dans notre situation actuelle et parfois je ressens que je me fais des reproches en insistant ainsi. Toutefois j’accepte la vie que je mène,  la mépriser ouvertement reviendrait à être simplement malheureux. Je ne suis pas malheureux et je ne me sens pas abandonné. Je me sens accompagné et cela est important pour moi dans une étape de la vie où j’ai besoin de grandir personnellement. La phrase-constat qui nous concerne aujourd’hui est la suivante: je n’ai aimé que deux femmes dans ma vie.

Cette phrase est bizarre pour plusieurs raisons: elle catégorise d’une manière violente est tranchée tous les béguins que j’ai eu par le passé, elle mets en pied d’égalité des liens qui sont très différents par nature et finalement elle insiste un peu sur le petit nombre d’affections que je porte dans mon cœur.

Parfois j’utilise cette phrases comme l’admission du fait que je n’ai pas su aimer tout au long de ma vie. Pour moi il y a quelque-chose de vrai là-dedans dans le sens où je n’ai pas pris des risques pour les personnes qui m’avaient passionné. Je ne me suis pas rapproché d’elles quand je l’ai pu et cela a ralenti beaucoup mon apprentissage de l’importance d’aimer et d’être aimé. Mais je suis tombé parfois dans le mépris de mes sentiments, dans la prise de distance presque impersonnelle par rapport à ce que je voyais comme des “échecs” amoureux (le côté sombre de mon Venus en Bélier?). J’ai vraiment aimé plusieurs de ces personnes mais je n’ai pas été assez courageux pour l’admettre et pour le vivre.

Quand je mets ma seule relation affective concrète en égalité avec une autre forcément plus platonique ça a l’air un peu méchant. Je pense qu’il y a des pièges faciles dans un tel sujet car une relation qu’on entretien pendant des années avec beaucoup d’interactions diverses et subtiles demande beaucoup d’énergie et des vraies frictions, des choses qu’il faut toujours valoriser positivement. Si j’insiste sur cette vision ce n’est pas pour mépriser l’amour quotidien qui est pour moi la manière idéal de vivre l’amour, c’est surtout pour ne pas avoir une seule attente en amour. Si je me dis qu’une relation ne comptera qu’à partir d’une certaine durée ou dans la mesure qu’elle s’adapte a une vision catholique de la famille ou par des interactions clés je risque de mépriser les choses qui me motivent à vivre concrètement. Ce que je peux ressentir aujourd’hui ne doit pas dépendre uniquement de mon passé et de mes expectatives. Vivre l’amour est accepter qu’il va être différent à ce qu’on ne s’attendait.

J’admire quelqu’un qui prend des risques pour donner son cœur à plusieurs personnes, malgré les blessures et les déceptions. Être aussi disponible à l’amour est très admirable pour moi et je suis plein de tendresse envers cette sensibilité qui a quelque-chose de lumineux. C’est le sujet de mon Ode 13. Mais bien évidemment ce n’est pas ma manière d’aimer et il n’y a rien de mauvais à cela. Pendant longtemps, en me répétant la phrase “je n’ai aimé que deux…”, je me trouvais très incapable d’aimer comme si ne pas être capable de fournir une liste correcte d’amoureux était un échec, puis on parle aussi de deux amours qui perdurent dans mon esprit mais qui semblent absents par ma solitude quotidienne (toujours comme voulant insister que mon amour n’a pas suffit). Mais le fait que cette liste est aussi petite je le vois comme une promesse, je vais aimer avec tous mes moyens, comme par ces deux fois que j’ai voulu tout donner et qui m’ont fait grandir dans mes habitudes et mes sentiments. Parce que cette division avait du sens dans ma tête j’avais été capable d’aimer par deux fois et c’était déjà énorme!

Comme vous le voyez avec ma poésie j’ai digéré cette fragilité en canalisant des énergies plus positives que j’allais intégrer en écrivant mon Ode 13. Mais il se trouve que j’avais tort dans le sens littéral de cette phrase. Je n’ai pas aimé juste deux femmes. J’aime une troisième

Non binaire

Quand j’ai commencé à me décoré avec des fleurs et des rubans on m’a dit que c’était de la provocation. Quelques-uns se sont moqués de mon style, d’autres faisaient comme si c’était un jeu et une certaine partie, peut-être plus franche, trouvait que ça leur faisait bizarre de me voir comme ça. Pour moi ça a toujours été question de faire des choses qui me plaisent mais l’image que les autres avaient de moi a toujours été aux antipodes avec ces traits un peu féminins que j’adoptais.

Une petite histoire: quand j’étais encore adolescent j’ai rencontré une jeune fille dans un forum de discussion dédié à Iyari Lemon, une actrice américaine. On a discuté un peu ensemble: je lui parlais un peu comme un grand frère car elle était plus jeune. Elle m’a raconté un peu ses malheurs et au fil de nos discussion elle m’a avoué qu’elle était lesbienne. Avec le temps on a cessé nos échanges et je pense de temps en temps à elle. Toutefois j’ai réalisé que la confession de sa sexualité m’avait paru un peu suggérée, car on connaissait tous les deux cette actrice pour un rôle de femme lesbienne dans Buffy. Elle avait été dans ce forum comme manifestation de ça, car ça la renvoyait à un lieu qui lui ressemblait. Vous savez quel est le truc bizarre? Pas une seconde je ne me suis posé l’autre question qui devait être évidente: pour quoi est-ce que j’avais rentré moi-même dans ce forum?

Il y a beaucoup d’autres anecdotes comme celle-ci et beaucoup d’autres traits qui montrent mon manque d’attachement à la masculinité: j’ai un amour manifeste envers la fluidité de genres, je me suis toujours senti un peu attiré par les hommes travestis et je m’identifie plus souvent avec les femmes lesbiennes qu’avec les males. Je suis farouchement opposé au culte de la pénétration et l’éjaculation en ce qui concerne les pratiques sexuelles. Je déteste que l’homme doit être insensible, je trouve les petites filles absolument adorables et j’aime tout ce qui est coloré et mignon. Je m’intéresse beaucoup au féminisme et à la représentation de la femme. La personne que j’adore est queer et j’aime beaucoup cela d’elle. Je n’ai aucune fierté d’être un homme et parfois je ne comprend pas pour quoi les gens peuvent trouver gênant que je me maquille. Je viens de sortir d’une longue relation d’une hétéronormativité des plus canoniques et spontanément je me suis trouvé à rattraper des années de curiosités refoulées. Rien de cela n’est une question de cul ni d’orientation sexuelle. Tout cela c’est juste moi, ça a toujours été moi. Je n’ai pas besoin de me chercher des termes et m’intégrer dans la communauté LGBT+ du coin pour être moi-même.

Les mots sont des outils de communication. Si je vous parle aujourd’hui de non-binarité c’est juste pour essayer de vous faire comprendre un ensemble de choses qui sont mon expérience de vie. Je ne cherche pas à vous imposer un monde qui n’existe pas, je ne veux pas ressembler à un certain type de personne queer comme si c’était un cahier de charges. L’identité du genre est un truc qu’on peut trouver tard dans la vie comme c’est le cas pour moi. J’ai toujours été une pousse tardive. Avant je croyais qu’affirmer son genre n’était pas une chose super important dans la vie, mais cela n’est qu’un autre de mes effacements pour n’enlever de la valeur. Aujourd’hui je pense que j’y tiens et j’ai besoin des mots pour signaler que ceci existe. Au dela de cela je reste juste moi, je suis vivant et je ne fais du mal à personne.